NOTE D’INTENTION
À l'heure où le préfixe « méta » est devenu le signe d'un changement de perspective, Les Métamonstres propose, lui aussi, un déplacement du regard.
Il ne parle pas de celles et ceux qui produisent la monstruosité.
Il parle de celles et ceux qui la rencontrent sans la devenir.
Mais il parle aussi de celles et ceux qui ne l'ont peut-être jamais rencontrée et qui découvrent pourtant qu'il suffit parfois de choisir une autre manière de vivre pour devenir, eux aussi, des êtres de l'écart, des femmes et des hommes que notre époque considère souvent comme marginaux, atypiques ou simplement non conformes.
Je ne l'ai pas écrit pour raconter mon histoire.
Je l'ai écrit parce qu'une même question m'a accompagnée pendant des années, jusqu'à devenir une véritable enquête.
La vie m'a d'abord confrontée à certaines de ses dimensions les plus sombres : les agressions, les pertes, les deuils, toutes ces expériences qui déplacent durablement un être humain. Elles ont constitué la première partie de mon parcours.
J'aurais pu consacrer ma vie à regarder exclusivement ce que la vie a de plus sombre.
Pourtant, un mouvement inverse s'est dessiné.
Comme un effet de balancier.
À mesure que je comprenais ce qui éloigne du vivant, une autre question s'est imposée : qu'est-ce qui, au contraire, le fait grandir ?
Comment une existence devient-elle plus libre, plus consciente, plus joyeuse, plus intensément vivante ?
Cette seconde exploration m'a conduite vers d'autres territoires : le corps, l'hygiène vitale, la connaissance de soi, la gratitude, toutes ces voies qui ne cherchent plus seulement à réparer les blessures mais à approfondir la vie elle-même.
Depuis une quinzaine d'années, j'accompagne des femmes et des hommes engagés dans ces deux mouvements.
Les uns arrivent parce que les choses sombres de la vie les ont contraints à changer.
Les autres parce qu'ils se sentent appelés par ce que la vie a de plus salutaire.
On pourrait croire que tout les oppose.
Pourtant, au fil des années, une même intuition n'a cessé de s'imposer.
Je retrouvais chez les uns comme chez les autres une manière singulière d'habiter le monde.
Une même liberté vis-à-vis des évidences collectives.
Une même exigence de cohérence.
Et, plus profondément encore, une même difficulté à continuer de vivre selon des modèles qui ne leur correspondaient plus.
Autrement dit, une même expérience de l'écart.
Non un écart psychologique.
Un écart sociétal.
Une forme de mise à la marge.
Les uns y étaient conduits par le caractère délétère de certaines expériences de la vie.
Les autres par le caractère profondément salutaire de leur désir de vivre davantage.
Ils ne se connaissaient pas.
Ils ne venaient pas pour les mêmes raisons.
Pourtant ils semblaient appartenir à une même famille humaine.
C'est à cet instant que j'ai compris que je n'observais pas deux populations différentes, mais deux chemins conduisant vers une même figure humaine.
Les Métamonstres sont nés de cette découverte.
Il restait à leur donner un nom.
Le Traumatonaute est né de l'observation des paysages du traumatisme.
Le Trépasseur, des traversées du deuil.
Le Détoxiniste est apparu lorsque j'ai compris que l'on pouvait être transformé non plus par ce qui blesse, mais par ce que l'on choisit de retirer de sa vie.
Le Salutologue est né d'une dernière intuition : certaines personnes ne cherchent plus seulement à réparer ni même à alléger leur existence ; elles cherchent à apprendre à mieux vivre.
Ces quatre figures ne sont ni des catégories psychologiques ni des idéaux.
Ce sont des figures de l'écart.
Des figures humaines qui composent avec les désordres de leur époque sans s'y réduire et qui inventent, chacune à leur manière, une autre façon d'habiter le monde.
C'est probablement la place singulière que j'ai occupée qui m'a permis d'apercevoir ce point de convergence.
Je ne pouvais pas ne pas voir ce rapprochement, parce que je le portais moi-même avant même d'avoir les mots pour le nommer.
À la fois femme traversée par certaines des expériences les plus sombres de la vie et professionnelle accompagnant d'autres personnes, tant dans leurs processus de réparation que dans leurs démarches d'approfondissement du vivant, je me suis trouvée au point de rencontre de ces deux trajectoires.
Cet essai est difficile à classer.
Cette difficulté ne vient pas de son écriture mais de son objet.
Il dialogue avec l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, la mythologie et la philosophie, sans appartenir complètement à aucune de ces disciplines.
De la même manière, son écriture ne relève ni du témoignage, ni du traité académique, ni du développement personnel.
J'ai choisi une langue volontairement sobre, parfois poétique, parce qu'elle me semblait la plus juste pour rendre accessible une pensée complexe sans la simplifier.
J'ai également fait le choix de la pudeur.
Les fragments de mon histoire personnelle n'apparaissent que lorsqu'ils sont nécessaires à la compréhension du propos.
Les Métamonstres ne se définissent pas par ce qui leur est arrivé.
Ils se définissent par la manière dont ils composent avec ce qui leur est arrivé — ou avec ce qui les appelle.
Je n'ai pas davantage renoncé aux néologismes.
Ils ne constituent pas un effet de style.
Ils sont des outils de pensée.
Ils ne remplacent pas le réel ; ils permettent de mieux le voir.
Chaque fois que je tentais de remplacer Traumatonaute, Trépasseur, Détoxiniste, Salutologue ou Métamonstre par un mot existant, je perdais une réalité essentielle.
Nommer, ici, n'est pas décorer.
Nommer, ici, c'est rendre visible ce qui ne disposait jusque-là d'aucun langage.
Si ce livre paraît difficile à classer, c'est peut-être parce qu'il tente de décrire des femmes et des hommes qui, eux-mêmes, échappent aux catégories dans lesquelles notre époque voudrait les faire entrer.
La forme épouse ici son sujet.
Je ne crois pas qu'il aurait pu être écrit autrement.
À l’heure où le préfixe « méta » est devenu le signe d’un changement de perspective, Les Métamonstres propose, lui aussi, un déplacement du regard.
Il ne parle pas de celles et ceux qui produisent la monstruosité.
Il parle de celles et ceux qui la rencontrent sans la devenir.
Mais il parle aussi de celles et ceux qui ne l’ont peut-être jamais rencontrée et qui découvrent pourtant qu’il suffit parfois de choisir une autre manière de vivre pour devenir, eux aussi, des êtres de l’écart, des femmes et des hommes que notre époque considère souvent comme marginaux, atypiques ou simplement non conformes.
Je ne l’ai pas écrit pour raconter mon histoire.
Je l’ai écrit parce qu’une même question m’a accompagnée pendant des années, jusqu’à devenir une véritable enquête.
La vie m’a d’abord confrontée à certaines de ses dimensions les plus sombres : les agressions, les pertes, les deuils, toutes ces expériences qui déplacent durablement un être humain. Elles ont constitué la première partie de mon parcours.
J’aurais pu consacrer ma vie à regarder exclusivement ce que la vie a de plus sombre.
Pourtant, un mouvement inverse s’est dessiné.
Comme un effet de balancier.
À mesure que je comprenais ce qui éloigne du vivant, une autre question s’est imposée : qu’est-ce qui, au contraire, le fait grandir ?
Comment une existence devient-elle plus libre, plus consciente, plus joyeuse, plus intensément vivante ?
Cette seconde exploration m’a conduite vers d’autres territoires : le corps, l’hygiène vitale, la connaissance de soi, la gratitude, toutes ces voies qui ne cherchent plus seulement à réparer les blessures mais à approfondir la vie elle-même.
Depuis une quinzaine d’années, j’accompagne des femmes et des hommes engagés dans ces deux mouvements.
Les uns arrivent parce que les choses sombres de la vie les ont contraints à changer.
Les autres parce qu’ils se sentent appelés par ce que la vie a de plus salutaire.
On pourrait croire que tout les oppose.
Pourtant, au fil des années, une même intuition n’a cessé de s’imposer.
Je retrouvais chez les uns comme chez les autres une manière singulière d’habiter le monde.
Une même liberté vis-à-vis des évidences collectives.
Une même exigence de cohérence.
Et, plus profondément encore, une même difficulté à continuer de vivre selon des modèles qui ne leur correspondaient plus.
Autrement dit, une même expérience de l’écart.
Non un écart psychologique.
Un écart sociétal.
Une forme de mise à la marge.
Les uns y étaient conduits par le caractère délétère de certaines expériences de la vie.
Les autres par le caractère profondément salutaire de leur désir de vivre davantage.
Ils ne se connaissaient pas.
Ils ne venaient pas pour les mêmes raisons.
Pourtant ils semblaient appartenir à une même famille humaine.
C’est à cet instant que j’ai compris que je n’observais pas deux populations différentes, mais deux chemins conduisant vers une même figure humaine.
Les Métamonstres sont nés de cette découverte.
Il restait à leur donner un nom.
Le Traumatonaute est né de l’observation des paysages du traumatisme.
Le Trépasseur, des traversées du deuil.
Le Détoxiniste est apparu lorsque j’ai compris que l’on pouvait être transformé non plus par ce qui blesse, mais par ce que l’on choisit de retirer de sa vie.
Le Salutologue est né d’une dernière intuition : certaines personnes ne cherchent plus seulement à réparer ni même à alléger leur existence ; elles cherchent à apprendre à mieux vivre.
Ces quatre figures ne sont ni des catégories psychologiques ni des idéaux.
Ce sont des figures de l’écart.
Des figures humaines qui composent avec les désordres de leur époque sans s’y réduire et qui inventent, chacune à leur manière, une autre façon d’habiter le monde.
C’est probablement la place singulière que j’ai occupée qui m’a permis d’apercevoir ce point de convergence.
Je ne pouvais pas ne pas voir ce rapprochement, parce que je le portais moi-même avant même d’avoir les mots pour le nommer.
À la fois femme traversée par certaines des expériences les plus sombres de la vie et professionnelle accompagnant d’autres personnes, tant dans leurs processus de réparation que dans leurs démarches d’approfondissement du vivant, je me suis trouvée au point de rencontre de ces deux trajectoires.
Cet essai est difficile à classer.
Cette difficulté ne vient pas de son écriture mais de son objet.
Il dialogue avec l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, la mythologie et la philosophie, sans appartenir complètement à aucune de ces disciplines.
De la même manière, son écriture ne relève ni du témoignage, ni du traité académique, ni du développement personnel.
J’ai choisi une langue volontairement sobre, parfois poétique, parce qu’elle me semblait la plus juste pour rendre accessible une pensée complexe sans la simplifier.
J’ai également fait le choix de la pudeur.
Les fragments de mon histoire personnelle n’apparaissent que lorsqu’ils sont nécessaires à la compréhension du propos.
Les Métamonstres ne se définissent pas par ce qui leur est arrivé.
Ils se définissent par la manière dont ils composent avec ce qui leur est arrivé — ou avec ce qui les appelle.
Je n’ai pas davantage renoncé aux néologismes.
Ils ne constituent pas un effet de style.
Ils sont des outils de pensée.
Ils ne remplacent pas le réel ; ils permettent de mieux le voir.
Chaque fois que je tentais de remplacer Traumatonaute, Trépasseur, Détoxiniste, Salutologue ou Métamonstre par un mot existant, je perdais une réalité essentielle.
Nommer, ici, n’est pas décorer.
Nommer, ici, c’est rendre visible ce qui ne disposait jusque-là d’aucun langage.
Si ce livre paraît difficile à classer, c’est peut-être parce qu’il tente de décrire des femmes et des hommes qui, eux-mêmes, échappent aux catégories dans lesquelles notre époque voudrait les faire entrer.
La forme épouse ici son sujet.
Je ne crois pas qu’il aurait pu être écrit autrement.